Aujourd'hui, alors que la pérennité de notre relation est compromise par nos études, je me demande si je parviendrais à renouer quelque chose de semblable avec une autre qu'elle. Ce n'est pas vraiment la solitude qui m'effraie, même si je la redoute comme tout un chacun. C'est tellement plus facile de rester à l'écart plutôt que d'essayer de s'engager auprès de quelqu'un, avec toutes les contraintes que cela implique ! Je ne pense pas que je sois devenue dépendante d'elle. Je doute d'en être arrivée à ce stade que je ne pense d'ailleurs jamais atteindre, connaissant mon besoin impérieux d'indépendance. Mais elle est la première à laquelle je me sois attachée avec autant de force, alors serais-je capable d'en faire autant, voire MIEUX, pour quelqu'un d'autre ?
Je ne pense pas être en mesure d'oublier ce que j'ai vécu avec elle. Peut-être parce que je n'avais jamais été aussi proche de quelqu'un. Jusqu'en seconde, je n'avais laissé quasiment personne percer mon blindage. Toutes mes expériences affectives n'avaient été jusqu'ici que des simulacres, de pâles comédies qui ne duraient guère plus de trois jours, au cours desquels ma pseudo-attirance fondait comme neige en Juillet. Avant de la rencontrer, j'étais à des millénaires d'imaginer que je pourrais ressentir ce genre de choses pour une fille. J'avais déjà pressenti des signaux avant-coureurs, mais je n'avais pas encore envisagé pleinement cette éventualité.
Il est vrai que son entêtement à venir me parler, à me toucher, m'avait prise au dépourvu. Elle me prenait le bras, je me dégageais vivement et elle me gratifiait d'un sourire magnifique pour revenir à la charge peu après, sans toutefois devenir excessivement pesante. Elle m'apprivoisait, d'une certaine façon. Jamais personne n'avait été aussi tactile avec moi, et pour cause, j'ai toujours fui la proximité physique comme la peste. Même aujourd'hui ça n'a pas radicalement changé : Je dresse un périmètre de sécurité autour de moi que seuls quelques « élus » sont autorisés à franchir, comme la grande majorité d'entre nous. Lorsqu'un importun a le malheur de profaner mon espace vital, je me fais violence à supporter cette intrusion en m'efforçant de refouler mon dégoût, le plus souvent par obligation sociale. Étrangement, je ressens le besoin viscéral de la TOUCHER, au point que, parfois, j'en tremble.
En quoi est-ce si différent d'être avec elle ? Les relations sociales conventionnelles sont pour moi une intarissable source de contraintes, d'ennui et de faux-semblants. Faire mine de s'intéresser à leurs incessants babillages, compatir aux pseudos-problèmes qui jalonnent leurs existences insipides, les complimenter sur leur mise et leurs manières, récolter leurs formules de courtoisie, rire même lorsque l'on n'en a pas envie... C'est de cette manière que j'entretenais la plupart de mes fréquentations : En leur donnant un peu de ce qu'ils voulaient de moi, en faisant mine de me confier à eux pour qu'ils se sentent en confiance et qu'ils me parlent d'eux, de telle manière à ce que je puisse cerner leur personnalité et en tirer des conclusions quant à leur intérêt potentiel vis-à-vis de ma quête qui consiste à comprendre la nature humaine. Si simple, en définitive. Il est si facile de tromper son entourage quand soi-même on ne sait pas qui on est vraiment, ou plutôt qu'on ne le sait que trop bien. « Comment suis-je censée réagir ? Qu'attends t-elle que je dise, que je fasse ? » ; Aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne me pose pas ce genre de questions auprès d'elle. J'ai également une fâcheuse tendance à me montrer plus égoïste, plus faible, plus impulsive auprès d'elle. Ma capacité à entretenir des mensonges, des faux semblants s'en trouve considérablement réduite et j'oublie qui je suis censée être. Ce n'est pas bon. Je ne peux pas me permettre de dévoiler mes faiblesses à la plèbe, de commettre des erreurs ou de pleurer en public. Ce sont ces choses qui font de moi un gibier facile à débusquer. Ce n'est pas une manière de vivre, me diriez-vous, que de systématiquement concevoir la relation sociale comme un affrontement... Parce que ce n'est peut-être pas le cas ? Pourtant, si je me souviens bien, la théorie de la "volonté de puissance", qui n'est entre nous soit dit pas si absurde, illustre cet état de fait. Mais là n'est pas le sujet !
Tout ça pour dire qu'à mon sens, notre relation est dépourvue de ce genre de contraintes qui jalonnent habituellement le tissu social. Je ne me suis jamais sentie obligée de quoique ce soit et quand il m'arrive de lui mentir à propos de quelque chose, j'ai toujours une bonne raison pour le faire. Je ne me sens pas motivée par des intérêts quelconques quand il m'arrive de lui offrir quelque chose, et en définitive je constate que ces attentions me font sans doute plus plaisir à moi qu'à elle. Finalement, gâter une personne est avant tout bénéfique à celui qui offre, n'est ce pas évident ? J'ai plus de facilité à donner qu'à recevoir, et ce sur tous les plans : donner, ça ne vous coûte rien, mis à part la carte de crédit et peut-être l'angoisse de décevoir l'autre, ou même un bon coup à l'ego, dans le cas où vous ne sauriez satisfaire sexuellement votre partenaire. RECEVOIR, c'est une toute autre paire de manche. L'autre attend de vous que vous le remerciez, que vous manifestiez publiquement votre reconnaissance, que vous louiez son bon goût même si le cadeau ne vous plaît pas nécessairement. Si vos relations avec cette personne se dégradent à l'avenir, il se peut qu'il remette sur le tapis les attentions qu'il a eut envers vous et qu'il vous traite d'ingrat. Quoi ? Personne ne vous a jamais sorti l'éternel « Quand je pense que j'ai fait tout cela pour toi ! Ah, si j'avais su quel genre de personne tu es ! Ah, comme je regrette ! » ?
Elle, même si ce que vous lui faites ne lui plaît pas, elle n'osera jamais l'avouer et s'obstinera à prétendre le contraire, pour ne pas vous froisser ou vous blesser. Son incroyable capacité à pardonner, à faire fi de son propre bien-être m'exaspère parfois. Au point que parfois, j'aurais préféré qu'elle me rende mes coups au centuple plutôt que d'essuyer ma colère et mes caprices sans jamais éprouver de rancune. C'est un trait de son caractère qui me fascine d'autant plus que je ne l'ai jamais véritablement compris. Je ne peux nier que je suis très curieuse d'elle et que, même après trois ans, elle parvient encore à me surprendre.
Elle a pourtant entrevu quelques unes de mes facettes les plus détestables : Ma misanthropie, ma frigidité, mon entêtement, mon hypocrisie, mon indifférence formidable aux évènements et aux personnes qui m'entourent... Et mon ignorance aberrante à propos de certaines choses essentielles de la vie. On pourrait croire que notre relation est basée sur le principe dominante/dominée, mais le "beau rôle" ne revient pas à celle que l'on croit. Je passe pour une bourgeoise prétentieuse et érudite, elle passe pour une gourde sulfureuse et simple d'esprit. Mais à l'ombre de leurs regards, si prompts à juger une situation qui les dépassent, les rôles s'inversent. C'est probablement ce qui nous lie, cette aptitude à tromper les autres, à nous faire passer pour une icône, sauf qu'elle est bien plus douée que je ne le suis : Il est plus facile de faire semblant d'être un mandarin que de faire semblant d'être un imbécile. L'un implique une forme de renoncement, l'autre non. Je ne suis pas capable d'une telle chose.
Ce que j'aime par-dessus tout, ce sont nos SILENCES. Ces silences confortables qui s'installent entre deux conversations, au cours desquelles nos pensées vagabondent pendant que nous savourons la simple présence de l'autre. Je connais tellement de personnes qui ne savent pas apprécier ce genre de subtilité, pour qui ces rares interludes ne sont synonymes que d'embarras ou d'ennui, et qui s'obstinent à combler les blancs de leurs monologues. Quand elle s'aperçoit que je ne l'écoute pas ou que je ne me souviens pas de ce dont elle m'a parlé la veille, elle me réprimande un peu. Elle dit que je réagis comme un homme. Ça me fait sourire : c'est vrai qu'il m'arrive d'être totalement à côté de la plaque, mais ça, ce n'est pas nouveau...
Si nos disputes sont relativement rares, elles prennent des allures d'ouragan. Il y a tant de choses qui nous opposent, et ces conflits me les renvoient fréquemment comme un pavé dans la gueule : Noire comme je suis blanche. Sulfureuse comme je suis frigide. Fantasque comme je suis cartésienne. Sacrificielle comme je suis égoïste. Elle est fervente catholique quand j'ai perdu la foi. Elle est issue d'un milieu modeste quand je suis née avec une cuiller en or dans la bouche. Elle aime les hommes quand la plupart d'entre eux me laissent de marbre. Elle est prompte à souffrir pour autrui quand je ne me sacrifierais pour personne.
Eviter qu'elle ne se sacrifie pour moi au détriment d'elle-même ; je m'y efforce, du moins c'est ce que je laisse croire. Car c'est ce qu'elle a toujours fait. Donner, donner sans rien exiger en retour, DONNER au point d'être exsangue, à ces sangsues qui lui pompaient allègrement sa bonté et son innocence ! A ces êtres infects qui étaient trop obnubilés par leur petite personne pour mesurer leur chance de côtoyer une créature si dénuée. Dénuée de mesquinerie, si prompte au sacrifice, au point que c'est là son principal défaut : elle se dévoue aux autres, et s'en oublie elle-même. C'est un aspect d'elle que j'adore et que j'exècre, mais sans lequel elle ne serait plus cette fille que j'ai appris à aimer.
Quand elle m'a proposé d'habiter ensemble, j'étais tellement heureuse rien qu'à l'idée qu'elle ait seulement envisagé cette possibilité, même si je savais que ce ne serait pas réalisable. Malgré tout, je ne pouvais m'empêcher d'imaginer ce qu'aurait pu être notre vie à toutes les deux et dans ces instants-là, j'avais envie de tout plaquer pour emménager avec elle, d'agir de manière IRREFLECHIE et SPONTANEE rien qu'une fois dans ma vie. A supposer que je sois capable d'une telle chose, je sais que je suis loin d'être la personne avec qui elle aurait pu s'épanouir. Peut-être que d'une certaine manière, elle a eu besoin de moi lors d'une étape de sa vie tout comme moi j'ai eu besoin d'elle, mais de là à planifier sur l'avenir... Je préfère qu'elle réalise ses rêves et que je réalise les miens chacune de notre côté ; si seulement j'en avais, des rêves, ou plutôt si seulement j'arrivais à les formuler clairement ! Pour qu'aucune de nous deux n'ait l'impression d'entraver l'autre. Pour qu'aucune de nous deux ne se sente obligée de rester.